Comment écouter tous les citoyens sans qu’ils parlent ? CityMood propose une solution radicalement nouvelle.
Dans le foisonnement des civic tech françaises, une jeune pousse attire l’attention. CityMood, fondée en 2025 par cinq étudiants de l’ISEP, s’invite dans le débat sur la démocratie locale avec une promesse : écouter ce que les citoyens disent déjà en ligne, sans leur demander de remplir des formulaires ou de s’inscrire sur une plateforme. L’IA fait le tri dans le bruit. Et transforme les ressentis en données exploitables par les collectivités.
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Des profils techniques au service du politique
Le projet naît dans un incubateur parisien. Ilies Cadeau, CEO, passionné d’IA et de politiques publiques, trace la stratégie. Mohamed Fakhoury, CTO, construit la plateforme de bout en bout. Elies Ouaddah, CPO, veille à l’ergonomie et à l’adéquation avec les besoins réels. Deux associés renforcent l’équipe : Morad Attik, déjà connu dans l’éducation et la tech sociale avec Evolukid et Kesk’IA ; Rabah A., ingénieur en robotique, met son expertise technique au service du produit. Le tout s’inscrit dans une dynamique nationale : selon France Digitale, la France comptait en 2025 près de 781 startups exploitant l’IA, soit +27 % en deux ans.
Une machine à trier les signaux faibles
Le point de départ est simple : les citoyens parlent, beaucoup, mais leurs messages se perdent. Forums, réseaux sociaux, courriels, signalements… Trop de canaux, pas assez d’outils pour faire le tri. CityMood propose une solution en trois temps : collecte automatique des avis, analyse par IA, transformation en indicateurs lisibles. Objectif : outiller les décideurs publics pour qu’ils comprennent ce que vivent réellement leurs administrés.
L’approche est passive : les citoyens n’ont rien à faire. L’algorithme capte ce qui se dit spontanément. Il identifie les signaux faibles, avant que les sujets ne s’enflamment ou ne deviennent des crises. Il classe, structure, hiérarchise. Les collectivités peuvent ajuster leurs priorités.
L’analyse sémantique au cœur du dispositif
Tout repose sur le traitement automatique du langage naturel. L’outil analyse le sentiment – positif, négatif, neutre – à l’aide de scores compris entre -1 et +1. Il identifie les entités nommées (personnes, lieux, équipements) et classe les messages par thèmes (mobilité, sécurité, propreté…). Il suit aussi les tendances : une discussion qui monte, un mot-clé qui flambe, un sujet qui se répète.
La méthode n’est pas neuve. À Lahore, au Pakistan, la police utilise déjà l’analyse de sentiment pour évaluer sa réputation. Mais la précision reste un défi : sarcasme, langage régional, contexte local… « Super, encore un retard » doit être bien interprété. CityMood s’appuie sur des modèles entraînés en continu sur des corpus français pour limiter les erreurs.
Un marché dynamique mais déjà occupé
La civic tech en France ne manque pas d’acteurs. Cap Collectif, Fluicity, Spallian, ConsultVox ou Decidim sont déjà bien installés. Ils reposent tous sur la participation active : le citoyen doit s’exprimer sur une plateforme dédiée. CityMood se distingue par sa logique inverse : écouter sans solliciter. Ce positionnement permet d’éviter certains biais (seuls les plus motivés participent aux plateformes) et de capter une expression plus spontanée, plus représentative.
Mais cela pose d’autres problèmes. Les publics en ligne ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population. Les jeunes urbains y sont surreprésentés. Les seniors ou les exclus du numérique restent silencieux. Par ailleurs, la conformité au RGPD est une exigence forte. CityMood doit anonymiser les données, limiter leur collecte et sécuriser leur traitement.
Une adoption rapide, mais hétérogène
Les collectivités se tournent de plus en plus vers l’IA. En 2025, 77 % de celles de plus de 3 500 habitants s’y intéressaient, contre 52 % l’année précédente. L’usage reste surtout interne : aide à la rédaction, extraction d’informations, chatbots. Mais l’analyse des retours citoyens progresse. La défiance demeure élevée : 46 % des collectivités ne font pas totalement confiance à ces outils. Les actions pour une IA de confiance (chartes éthiques, transparence) se multiplient.
L’OCDE insiste : l’IA n’est pas une fin, mais un moyen. Surtout dans les villes moyennes, contraintes par les budgets. L’outil doit éclairer les choix, pas s’y substituer. CityMood colle à cette logique : pas d’automatisation, mais une aide au pilotage.
Le budget participatif, reflet d’une démocratie encore partielle
En 2024, 465 collectivités françaises ont lancé un budget participatif. Cela concerne 14,5 millions de Français, mais le taux de participation reste faible : 6,4 %. Les petites communes mobilisent mieux que les grandes. Les dispositifs numériques réduisent les contraintes logistiques mais ne résolvent pas tout. Les plateformes comme Decidim montrent que la majorité des contributions restent individuelles, sans dynamique collective.
CityMood intervient en complément. Il capte les voix de ceux qui ne participent pas formellement. Il apporte une lecture horizontale, en parallèle des démarches institutionnelles.
L’enjeu de l’open data
L’analyse des expressions citoyennes prend toute sa valeur quand elle est croisée avec les données publiques. Depuis 2016, la loi impose l’ouverture des données dans les collectivités de plus de 3 500 habitants. Mais seules 16 % publient effectivement leurs données. La qualité et la standardisation restent inégales. OpenDataFrance a lancé un socle commun pour y remédier. CityMood dépend de cette structuration pour enrichir ses analyses.
La transformation numérique des collectivités reste inégale. Le baromètre 2025 du réseau Déclic et de la DINUM le confirme. Les freins sont financiers, techniques, humains. Moins d’une collectivité sur deux a un élu référent numérique. Plus des trois quarts n’ont pas de stratégie formalisée. Le RGPD reste un enjeu crucial. La CNIL peut sanctionner sévèrement. CityMood devra être irréprochable : anonymisation, limitation des données, sécurité.
L’e-réputation devient un levier politique
Les élus sont désormais jugés aussi sur leur présence en ligne. En 2018, 92 % étaient sur Facebook. Le moindre commentaire peut devenir viral. Les collectivités doivent suivre ce qui se dit. CityMood propose une veille en continu : détection des mécontentements, identification des sujets récurrents, analyse des risques. Il ne remplace pas les outils de publication comme Swello, mais les complète en apportant une couche d’analyse sémantique.
La civic tech promet beaucoup. Mais elle ne résout pas les problèmes de fond. La fracture numérique persiste. Le débat reste exposé à la désinformation. Le microciblage politique inquiète. Les plateformes peuvent créer une illusion de participation sans impact réel. Les collectivités commencent à miser sur des dispositifs hybrides : en ligne et en présentiel. CityMood n’échappe pas à ces limites. Il capte ceux qui s’expriment en ligne, mais ne peut prétendre refléter l’ensemble de la population. Il doit s’intégrer dans un écosystème plus large d’écoute citoyenne.
Une exposition médiatique stratégique
Le 22 janvier, CityMood fera face aux investisseurs de Qui veut être mon associé ?. Une vitrine puissante pour gagner en visibilité, attirer des financements, recruter des profils techniques. Mais la médiatisation ne suffit pas. La startup devra prouver son utilité. Pilotes dans les collectivités, retours d’élus, résultats concrets : le test sera local.
Un modèle à affiner
La scalabilité du modèle reste un défi. L’analyse automatisée de gros volumes de textes suppose une infrastructure solide. Le coût peut grimper vite, surtout dans les grandes villes. Il faudra arbitrer entre qualité, quantité, et coûts.
Le respect du RGPD est impératif, mais l’exigence est plus large : expliquer les algorithmes, éviter les biais, garantir la transparence. Les collectivités ne se satisferont pas d’une boîte noire.
CityMood devra aussi clarifier son positionnement. Complément ou concurrent des plateformes participatives ? L’ouverture d’une API pour enrichir les tableaux de bord existants pourrait faire sens. Un comité d’éthique permettrait de garantir une gouvernance des données alignée avec les valeurs publiques.

