C’est une PME qui déjoue les lois du marché, sans jamais trahir ses principes. Fondée en 1982 au pied des Pyrénées par Catherine Flurin et Philippe Ballot, Ballot-Flurin cultive depuis 48 ans une idée fixe : traiter les abeilles comme un peuple à part entière. De cette vision est née une entreprise singulière qui, en 2024, affiche un chiffre d’affaires de 8,13 millions d’euros, en hausse de 17,6 %. Elle règne désormais sans partage sur le marché français de l’apithérapie.
Ce succès ne doit rien au hasard. Il tient à une constance stratégique peu commune dans un secteur bousculé. Rémi Ballot, diplômé d’HEC, a repris les rênes il y a 14 ans sans faire table rase du passé. Au contraire, il a poursuivi le développement dans le sillage familial, en approfondissant le socle artisanal et en structurant l’entreprise sans sacrifier à l’industrialisation.
Miel bio Ballot-Fleurin : haut de gamme assumé, segmentation refusée
Ballot-Flurin a fait un pari rare : celui de ne pas découper son offre pour répondre à toutes les bourses. Ici, pas de gamme “entrée de prix”. Les miels sont vendus entre 8,50 et 20 euros le pot, soit trois à quatre fois plus cher que leurs équivalents bio. Le surcoût se justifie par une addition de critères différenciants : altitude des ruches, certifications multiples (Bio, Cosmebio, Demeter), approbations scientifiques, et surtout une méthode apicole maison – l’Apiculture DOUCE®.
Cette logique de cohérence resserre certes le marché accessible, mais renforce la solidité du positionnement. “On mécanise le moins possible et on privilégie la dynamisation manuelle, on a fait le choix d’une économie locale, d’un emploi local”, résume Rémi Ballot. Le ton est donné : pas de concessions au volume, ni aux marges facilitées par l’extensif.
L’intégration verticale comme rempart
Tout est fait maison, du rucher à la livraison. Pas de sous-traitants, pas même pour les étiquettes. Les 75 salariés – répartis entre la Bee Factory à Maubourguet et les sites agricoles – assurent l’ensemble de la chaîne de valeur.
Trois effets se dégagent de cette intégration. D’abord, une main-d’œuvre stabilisée, formée aux méthodes artisanales et fidélisée par des conditions de travail alignées sur l’éthique du groupe. Ensuite, une réduction des risques de non-conformité, grâce à l’absence d’intermédiaires. Enfin, une captation complète de la valeur à chaque étape, rareté dans un secteur où les producteurs sont le plus souvent relégués au simple rôle de fournisseurs de matière première.
L’indépendance s’étend aux matières premières végétales. Ballot-Flurin cultive elle-même 70 % des plantes médicinales entrant dans ses formules, avec un séchoir solaire sur site. Une maîtrise de l’amont agricole qui réduit la volatilité et renforce le contrôle qualité.
Une filière patiemment façonnée
À rebours du sourcing opportuniste, Ballot-Flurin a construit un réseau de plus de 80 apiculteurs partenaires, tous installés dans un rayon de 800 kilomètres autour du site de production. Leur engagement repose sur un cahier des charges strict : aucun stress imposé aux abeilles, récolte limitée aux surplus, rythme naturel respecté.
En échange, ils sont rémunérés bien au-dessus du marché. Une relation gagnant-gagnant qui ne se copie pas du jour au lendemain. Le modèle repose sur un écosystème humain et technique long à bâtir – une barrière à l’entrée pour toute tentative d’imitation.
Cet ancrage permet à Ballot-Flurin de garantir une traçabilité complète, y compris face aux exigences des professionnels de santé – pharmaciens, dermatologues, médecins – qui réclament aujourd’hui des garanties dépassant largement les labels bio.
Quand la science vient sceller la différence
Ballot-Flurin ne se contente pas de produire du “naturel”. L’entreprise possède un brevet (FR 07-54648) couvrant son procédé d’extraction de la propolis noire française. Une étude menée avec l’université d’Angers entre 2013 et 2015 a établi que cet extrait est jusqu’à six fois plus antioxydant que le romarin (E392), avec des propriétés anti-AGEs et antimicrobiennes notables. Ces résultats ont été publiés dans une revue scientifique internationale et ont donné lieu à une thèse de doctorat.
Une rareté dans un secteur souvent peu outillé pour démontrer ses bienfaits au-delà de l’expérience empirique. Grâce à cette validation, Ballot-Flurin peut revendiquer un positionnement proche du médical, sans en adopter les codes industriels.
Sélectivité dans les canaux de vente
La distribution s’appuie sur deux piliers. D’une part, les enseignes spécialisées bio – Biocoop, Naturalia, Satoriz – qui permettent de maintenir l’image premium. D’autre part, un réseau de 300 pharmacies, mais aussi des prescripteurs directs : dermatologues, gynécologues, dentistes, voire hôpitaux comme le CHU de Toulouse, qui utilisent le miel pour la cicatrisation.
L’international reste modeste – 15 à 20 % du chiffre d’affaires – avec une présence en Belgique et en Espagne. L’Asie est en ligne de mire, mais le modèle locavore impose ses limites logistiques.
Un leader dans un marché en crise
Alors que les ventes de miel en France ont chuté de 4,5 % en 2023, Ballot-Flurin a poursuivi sa trajectoire ascendante. Avec ses 8,13 millions d’euros de chiffre d’affaires, l’entreprise capte à elle seule près de 45 % du marché français du miel bio. Un niveau de concentration inhabituel, dans un secteur dominé par les micro-structures.
Le modèle repose sur une combinaison de leviers difficilement réplicables : un héritage de 48 ans, des brevets, une filière d’apiculteurs captifs, une intégration verticale complète, une caution scientifique de plus en plus forte. Les coûts d’entrée pour un concurrent souhaitant répliquer l’écosystème seraient immenses, tant en capital qu’en temps – dix à quinze ans au minimum.
Des fragilités à surveiller
Rien n’est totalement à l’abri. Les miels rares, dépendants des conditions climatiques, exposent l’entreprise à des risques de rupture. Le positionnement premium restreint mécaniquement la taille du marché accessible. À 12 ou 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, une forme de plafond pourrait apparaître.
Autre défi : la suite. Rémi Ballot est à la manœuvre depuis 14 ans, mais la question de la relève reste ouverte. Et si les consommateurs venaient à arbitrer plus brutalement sur les prix, l’élasticité de la demande haut de gamme pourrait être testée.
Ballot-Flurin avance pourtant avec constance, en maintenant le cap d’un modèle à contre-courant : local, éthique, exigeant, mais économiquement solide. Une leçon d’indépendance dans un marché largement mondialisé.

