Changement historique : en 2025, Hermès détrône LVMH. Découvrez les raisons derrière ce bouleversement du capitalisme français.
Pour la première fois en près de trois décennies, Bernard Arnault ne domine plus le classement des plus grandes fortunes professionnelles françaises. En 2025, la famille Hermès prend la tête du palmarès établi par Challenges, marquant un tournant dans le paysage du capitalisme national. Ce basculement intervient dans un contexte de ralentissement économique mondial, de tensions persistantes sur les marchés asiatiques, et de transformations profondes dans les modèles de croissance des géants du luxe.
La réorganisation du podium des grandes fortunes reflète une tendance de fond : la montée en puissance des entreprises à capital contrôlé, moins exposées aux aléas boursiers et davantage ancrées dans une stratégie de long terme. Le luxe français, vitrine emblématique de l’économie hexagonale, se révèle ici comme le théâtre d’un affrontement entre modèles économiques.
La famille Hermès en tête grâce à une croissance maîtrisée
À la tête d’un patrimoine professionnel estimé à 163,4 milliards d’euros, la famille Hermès occupe en juillet 2025 la première place du classement des grandes fortunes françaises. Ce chiffre représente une progression de 5 % sur un an, dans un marché pourtant incertain.
Axel Dumas, PDG du groupe depuis 2013, incarne la continuité discrète d’un capitalisme familial fondé sur la maîtrise de la production, la rareté de l’offre et le refus de la croissance rapide. Sous sa direction, Hermès a vu son chiffre d’affaires multiplié par quatre et sa capitalisation atteindre, en avril 2025, un sommet de 249 milliards d’euros, faisant brièvement du groupe la première valorisation du CAC 40.
Le modèle Hermès repose sur des piliers constants : savoir-faire artisanal, absence de campagnes promotionnelles massives, réseau de distribution sélectif. Dans un contexte de saturation de la demande sur certains marchés, notamment en Chine, cette stratégie défensive s’est révélée plus résiliente que celle de ses concurrents.
Bernard Arnault rétrogradé mais en rebond
Longtemps indétrônable, Bernard Arnault voit sa fortune chuter à 116,7 milliards d’euros en juillet 2025, soit une baisse de 39 % en un an. Ce recul est lié à la baisse de la capitalisation boursière de LVMH, principal actif du groupe familial, dans un contexte de ralentissement global du secteur du luxe.
Toutefois, un rebond marqué s’est amorcé au troisième trimestre. La publication de résultats meilleurs qu’attendu pour LVMH — avec une croissance de 1 % des ventes trimestrielles et un redressement notable de l’activité de Sephora — a permis à l’action de remonter de 14,36 %. Fin octobre 2025, la fortune d’Arnault était estimée à environ 169 milliards d’euros, selon les données de Bloomberg, sans toutefois lui permettre de reprendre la tête du classement national.
LVMH, empire tentaculaire aux nombreuses marques (Louis Vuitton, Dior, Moët & Chandon, Bulgari…), reste confronté à une performance inégale selon les divisions. L’unité Vins & Spiritueux, en particulier, demeure affectée par une baisse de la demande en Asie.
Chanel, L’Oréal, Dassault : des fortunes stables sous surveillance
Alain et Gérard Wertheimer, propriétaires à 100 % de Chanel, conservent leur troisième place avec une fortune estimée à 95 milliards d’euros. Le recul de 20 milliards enregistré en un an est lié au repli du chiffre d’affaires (18,7 milliards de dollars, –4,3 %) et à une baisse de 28 % du bénéfice net. Les frères Wertheimer, fidèles à leur tradition de discrétion, ont choisi de ne verser aucun dividende, préférant réinvestir les bénéfices dans l’expansion immobilière et l’intégration verticale.
À la quatrième place, Françoise Bettencourt Meyers affiche un patrimoine estimé à 73,8 milliards d’euros. L’année 2025 a marqué un tournant symbolique avec son retrait du conseil d’administration de L’Oréal, au profit de son fils Jean-Victor Meyers. Ce passage de relais illustre la montée en puissance d’une nouvelle génération au sein des grandes familles industrielles françaises.
Enfin, la famille Dassault ferme le Top 5 avec une fortune de 35,6 milliards d’euros, en hausse de 24 % sur un an. Ce bond est soutenu par les performances commerciales de Dassault Aviation — notamment les exportations du Rafale — et par les bons résultats de Dassault Systèmes, leader mondial de la modélisation 3D. Le groupe demeure l’un des rares empires français à combiner industrie, logiciels, médias et placements stratégiques.
Rodolphe Saadé et Xavier Niel, symboles des nouvelles fortunes
Deux profils émergents se distinguent en 2025 juste derrière le Top 5 : Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, et Xavier Niel, fondateur de Free.
Rodolphe Saadé occupe la sixième place avec une fortune estimée à 35 milliards d’euros, en hausse de 9 %. Le groupe de transport maritime qu’il dirige a su profiter des hausses tarifaires dans la logistique mondiale. Il a par ailleurs renforcé sa présence dans les médias via sa filiale CMA Media, propriétaire de BFM TV, RMC, La Tribune et La Provence.
Xavier Niel, en septième position avec 27,9 milliards d’euros, voit sa fortune progresser de 26 % grâce à l’internationalisation de Iliad. Présent dans huit pays européens, l’opérateur télécoms a franchi le cap des 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le milliardaire continue également d’étendre son influence via son fonds d’investissement et l’école 42, dédiée à la formation informatique gratuite.
Un paysage des fortunes marqué par la concentration et l’incertitude
Selon Challenges, la France compte en 2025 quelque 145 familles milliardaires, soit deux de moins qu’en 2024. Le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes professionnelles s’élève à 1.128 milliards d’euros, en recul de 100 milliards par rapport au pic de l’an dernier.
La forte exposition de ces fortunes à la valorisation boursière rend le classement particulièrement volatil. Le rebond partiel observé en octobre 2025 laisse entrevoir une stabilisation du secteur du luxe, sans pour autant dissiper les incertitudes structurelles liées au ralentissement mondial, à la consommation chinoise et aux tensions géopolitiques.
Vers un nouveau modèle de capitalisme familial dans le luxe français ?
Le passage de témoin entre Bernard Arnault et la famille Hermès illustre plus qu’un simple changement de tête. Il symbolise un déplacement dans les formes de réussite économique. Le capitalisme familial, patient, fondé sur la maîtrise du temps et de la production, semble mieux armé pour affronter les cycles de crise que les conglomérats ultra-diversifiés.
Hermès, avec sa croissance prudente, son indépendance financière et sa capacité à préserver la rareté, apparaît comme le modèle dominant d’un luxe plus sobre, moins expansif mais plus résilient. Face aux mutations des marchés et aux nouvelles attentes des consommateurs, cette recomposition du sommet des fortunes françaises pourrait annoncer un changement plus profond dans la structure même du capitalisme hexagonal.

